Vous êtes ici
LENOGUE Non classé 

REPORTAGE 2011 : DE LA CAGE AU TEMPLE

 
De la cage au Temple
 
 
Il est acteur, cascadeur et combattant professionnel de MMA. En parallèle de ses combats dans la cage, il continue le Vo Thuat, qu’il pratique depuis 1987. Jean-François Lenogue se rend régulièrement au Vietnam. La première fois, c’était en 1992. Lors de son dernier séjour, nous l’avons accompagné dans sa quête qui s’est, de nouveau, transformée en voyage initiatique. D’écoles en écoles, de temples en temples, de rencontres en rencontres, nous avons suivi ce combattant au tempérament de feu qui est devenu Bouddhiste pour mieux trouver son équilibre…
 
Par notre envoyé spécial au Vietnam, Ludovic Mauchien
Photos : L. Mauchien
 
« Maître Bao est une personne adorable, tu vas voir. Je l’ai rencontré en 2005. On avait fait le Vietnam du Nord au Sud et, de tous les maîtres avec lesquels on s’était entraîné, c’était le plus ouvert et le plus réceptif. On sentait qu’il voulait vraiment donner, pas comme d’autres. C’est avec lui que j’apprends le sabre, mon arme préférée ».
Jean-François Lenogue, dit Jeff, vient d’atterrir à Da Lat, cité nichée dans le coeur du Sud Vietnam, au centre des montagnes. De l’aéroport flambant neuf « qui n’existait pas la dernière fois », il faut encore une demi-heure de route en voiture pour parvenir à cette station thermale des temps coloniaux. Il n’y a pas grand chose à faire, sinon profiter de la pureté des paysages, de la magnificence du Temple Bouddhiste et de l’enseignement de Truong Van Bao (1).
A vrai dire, voir Jean-François Lenogue, gaillard d’1, 83 m pour 85 kg, tout en muscle, dans l’arrière-cour de la maison du maître, avec les montagnes en arrière-plan, au fin fond du Vietnam, a quelque chose de surréaliste. Pourtant, l’homme est comme un poisson dans l’eau, ou plutôt comme un môme devant un sapin de Noël. « Regarde, regarde, le Quyen qu’il est en train de faire… Je ne le connais pas celui-là. J’espère qu’il va me l’apprendre ».
 
« En 1992, c’était chaud ! »
 
Là, ce n’est plus du tout le regard incisif du combattant de MMA avant son entrée en cage qui s’affiche. C’est surtout celui, émerveillé, du passionné de Vo Thuat, l’art martial traditionnel vietnamien, qu’il pratique depuis 1987. « J’ai commencé avec Nguyen Von Truong, notre maître à tous en France. Surtout, n’oublie pas de le citer », lance-t-il. « C’est la moindre des choses ». Il est comme ça, Jeff Lenogue. Il tient à ne pas oublier les racines et reste fidèle aux branches. Né un jour de novembre 1972 à Paris d’une mère guadeloupéenne et d’un père martiniquais, qui se sont rencontrés sur le bateau lors de leur venue en métropole, il a été élevé à Vitry-sur-Seine.
Son premier séjour au Vietnam remonte à 1992. Il avait à peine 20 ans. Il était venu avec les pionniers français. « On était plutôt des styles de Binh Dinh et de Quy Nhon (au centre du pays). Le Vietnam venait de s’ouvrir mais il y avait encore des militaires partout dans les rues. C’était chaud ! », en rigole-t-il toujours. « Ils n’avaient rien. Ils s’entraînaient à même le béton, très tôt le matin ou tard le soir. On n’y voyait rien tant les ampoules étaient petites ! A l’époque, plusieurs mecs du club, dont moi, travaillions à la sécurité de l’ambassadeur du Vietnam lors de la fête du Têt. On avait fini par nouer des relations et nous avons décidé de faire le grand saut. En 1992, sans appuis politiques, les portes ne s’ouvraient pas. »
Ce séjour le marque à jamais, renforce sa passion et multiplie ses rêves. Celui qui va devenir son professeur en France, Kamal Taan, était du voyage. Ce dernier vivra plus d’un an au Vietnam et sera l’un des premiers élèves étrangers de… Truong Van Bao.
 
« Regarde pourquoi j’aime être ici… »
 
Dans le bus qui nous mène à Nha Trang, sur la côte, puis dans la voiture qui nous fait remonter vers le Nord, Jeff Lenogue raconte son histoire. Il s’interrompt régulièrement pour admirer, silencieux, montagnes embrumées et rizières éclatantes. « Regarde, tu comprends aussi pourquoi j’aime être ici… ? »
Son histoire, c’est celle d’un ch’ti gars de la cité qui a plutôt le sang chaud. Ado, il découvre le Vo Co Truyen (ou Vo Thuat) puis la Boxe thaï, chez Jean-Marie Merchet. « J’ai privilégié le Vo Thuat peut-être pour sa part de rêves, avec ces grands maîtres d’un pays lointain, ces siècles d’histoire et de tradition. Je suis un enfant du « Petit Scarabée » et des reportages de Karaté Bushido. Ca me faisait rêver. »
Le Vo Thuat regroupe les styles les plus traditionnels du Vietnam. Pratiqué aussi bien à mains nues qu’avec armes (bâton, lance, hallebarde, sabre, hache, trident), il aborde toutes les distances de combat. Du Vo au MMA, il n’y avait qu’un pas que Jeff Lenogue franchit en 1999. « C’est Kamal Taan qui m’a lancé dans le free-fight. En 97-98, j’avais refusé et je me suis enfin décidé à y aller », rigole-t-il. « Je perds mes deux premiers combats contre Anthony Réa. Moi qui me croyais invincible ! Puis j’ai gagné en novembre et, depuis, je vais de combat en combat. J’en compte 39 aujourd’hui (23 victoires, 13 défaites, 3 nuls). » En Australie, en Angleterre, en Slovénie, au Japon… Au Cage Rage, au Pride, au WFC…
 
Il se relève d’un coup…
 
Et le Vo Thuat dans tout ça ? Négligé ? Oublié ? Pas du tout. Jeff Lenogue continue l’entraînement. Il ouvre même son club. Mais il doit attendre 2005 pour revenir au Vietnam. « Tout simplement parce que je n’avais pas d’argent pour payer le voyage », poursuit-il, cette fois-ci sur la route qui nous mène de Nha Trang à Quy Nhon, le centre historique du Vo Co Tryuen, le cœur du cœur des Arts Martiaux traditionnels, où les vieux maîtres se découvrent au détour des rizières et des chemins. Cette région a d’ailleurs donné son nom à l’un des plus vieux styles du Vietnam : le Binh Dinh (Ndlr : l’autre grand courant des Arts Martiaux vietnamiens est le Thieu Lam, ou Shaolin).
Autant vous dire que notre homme est plutôt excité. D’autant plus qu’à Nha Trang, Jeff Lenogue a rencontré un maître qu’il ne connaissait pas encore. Il ne paie pas de mine. De faciès assez jeune, il a plutôt le profil d’un assistant. Jusqu’au moment où Phan Van Quang nous emmène chez lui pour regarder un DVD qu’il tient absolument à nous montrer…
A la vue des images, Jeff Lenogue, assis dans le canapé en cuir, se relève d’un coup, écarquille les yeux et s’extasie comme un môme. « Ouahh, attends, c’est top ! C’est un trésor, ça. Ce sont les 10 Quyen qui composent le nouveau programme officiel des grades. Je ne les connais pas tous. Comme ça, je vais pouvoir les apprendre. »… « Eh, regarde, c’est lui, là. Attends, je n’y crois pas ! Son Quyen a été choisi. Ah ouais ! Ce n’est pas n’importe qui ! Je vais lui demander de venir m’entraîner chez lui l’été prochain. »
Et là, pas le temps d’esquisser le moindre geste. Jeff Lenogue s’est emparé du DVD que le maître nous tendait. Et… vous n’avez pas forcément la force (le courage ?) de lui demander. Il n’a pas l’air très partageur, à ce moment précis, avec ses 10 Quyen dans les mains. Ce serait inhumain de gâcher un tel bonheur !
 
Ambiances surannées, armes patinées…
 
« En fait, les Vietnamiens essaient d’uniformiser les passages de grade car c’est un art tellement vieux qu’il y a autant d’écoles traditionnelles que de villages », expliquera en chemin Jeff Lenogue. « Ils ont réuni les écoles les plus réputées du pays et 10 Quyen ont été choisis. Mais c’est récent donc on ne les connaît pas tous encore. »
Quy Nhon est à 6-7 heures de voiture de Nha Trang. Jeff Lenogue en profitera pour écouter Aznavour, Brel et Piaf. « Avant, pour mes combats, je rentrais sur la musique de La Vie en Rose », raconte-t-il.
Située en bord de mer, Quy Nhon n’est pas spécialement touristique. Les petits villages alentour recèlent pourtant des trésors. Deux des maîtres les plus renommés des contrées viet habitent à quelques encablures. Comme à chacune de nos étapes, un jeune maître, prévenu directement d’Ho Chi Minh, nous attend pour nous guider et nous mener à ces rencontres d’un autre temps que l’on croyait révolu, celle de Phi Long Vinh, 75 ans, et Phan To, 86 ans (1).
« Je suis déjà venu en 2005 mais je m’étais entraîné au centre olympique », raconte Jeff Lenogue. « Ils pratiquent un style différent, plus moderne peut-être. Les positions, notamment, sont super basses. J’étais resté trois semaines mais je n’avais pas eu l’occasion de travailler avec des anciens. »
Jeff Lenogue ne sera pas très disert ce jour-là, comme s’il voulait profiter au maximum, mémoriser chaque seconde de ces découvertes, ces ambiances surannées, ces armes patinées, ces vieux maîtres à la rapidité et à la précision époustouflantes. Phi Long Vinh est un spécialiste du bâton et de la Boxe. Il a d’ailleurs encore un sac accroché à l’arbre, dans sa petite cour. Sa dextérité, son sens de l’esquive impressionnent. Mais maître Phan To nous attend pour déjeuner. Il nous faut partir.
 
« J’aimerais bien revenir. Mais c’est loin de tout… »
 
Après une bonne heure de route à travers la campagne, il nous faut emprunter un chemin de terre d’au moins 1 km, tel un pont entre les rizières. Un serpent traverse à vive allure juste devant la voiture. Quelques fermes apparaissent. La famille Phan nous attend à l’apéro… Alcool de riz probablement, bref un liquide jaunâtre versé d’une bouteille dans laquelle il y a des trucs bizarres. Impossible de refuser. Puis on passe à table. Du pur bio !
En sortant, Jean-François Lenogue repère l’instrument de torture : le banc de muscu… A l’ancienne ! En bois, dans un coin du jardin. L’entraînement s’effectue dehors. Il se raréfie avec le maître mais le fils, Phan Thanh, a déjà pris la relève. Jeff leur dit à bientôt. « J’aimerais bien revenir, c’est certain. Ce que j’ai vu était super intéressant. Mais c’est vraiment loin de tout… »
Une bonne heure de voiture plus tard, nous arrivons à Tay Son, ville ou plutôt contrée qui donna le nom à l’une des branches principales du style Binh Dinh. A la fin du XVIIIe siècle, quatre frères prirent les armes contre l’envahisseur chinois. Vainqueurs, l’un d’entre eux devint empereur sous le nom de Quang Trung et unifia le Vietnam. Considéré comme le patriarche du style, il favorisa l’implantation d’écoles d’Arts Martiaux à travers le pays.
 
« Il a un poster de Tyson au mur ! »
 
Jeff Lenogue sera encore plus impressionné le lendemain, quand nous parvenons, après 5 h de route, à l’étape suivante de nos pérégrinations, la ville de Quang Ngaï. L’étape ultime même, puisque ce parcours avait pour objectif de rencontrer le fameux Ngo Bong (1). Une légende vivante. Lui aussi habite au fin fond du fond, à une bonne vingtaine de km. Sa demeure est simple. A 82 ans, il reste l’un des grands spécialistes de la lance.
Un film, primé en Italie, lui a même été consacré. « Oh, regarde, il a un poster de Tyson accroché au mur », note Jeff Lenogue avant de lancer le dialogue pour mieux connaître cet homme souriant. « Il a tout compris. Il n’a pas hésité à aller chercher ailleurs pour faire son école. Comme le MMA. » Il n’est pas au bout de ses surprises. Ngo Bong s’empare d’un énorme trident posé contre un mur.
On a l’impression que l’arme pèse aussi lourd que lui. Et il s’en va dans sa cour nous montrer son utilisation. La lance suivra. Puis le maître invite Jeff Lenogue pour une leçon : un Quyen de son école à la lance. « Je me suis super bien éclaté avec maître Ngo Bong. En juillet, je reviens. J’espère que je n’aurai pas oublié le Quyen d’ici là. »
 
« Il ne m’a pas fait de cadeaux… »
 
Il faut dire qu’il a emmagasiné énormément de choses depuis son arrivée au Vietnam un mois plus tôt. Après avoir donné un stage de MMA à Hanoï, il est parti s’entraîner à Ho Chi Minh, l’ex-Saïgon, où il a pris ses quartiers. Tous les jours, il a travaillé avec Le Kim Hoa, personnage incontournable du Vo Thuat, « son » autre maître, celui-là même qui s’assurait quotidiennement de notre bien-être et de nos guides.
« Il ne m’a pas fait de cadeaux, cette année », souriait Jeff Lenogue. « Il me tapait sur les membres quand ma position n’était pas bonne ! Il était en forme… » Deux Quyen sont venus enrichir sa panoplie. Deux Quyen qu’il a répétés presque tous les soirs, parfois jusqu’à 22 h, afin de les mémoriser.
Presqu’un mois s’est écoulé depuis son arrivée au Vietnam. Sa plongée, son « retour aux sources » comme il le définit, touche à sa fin. En Europe, un tournage et deux combats de MMA l’attendent, en Angleterre et en Slovénie. Mais, avant de quitter le sol vietnamien, il effectue un dernier entraînement avec les élèves de Le Kim Hoa, à Ho Chi Minh.
Au programme, révision des bases et des Quyen puis travail au bâton, seul. Tout ceci à la lueur du matin, dans l’enceinte d’un Temple sis à quelques kilomètres de Saïgon. Aucun bruit ne se fait entendre, sinon les aboiements des chiens et la respiration des élèves.
 
« Etre Bouddhiste est un état d’esprit »
 
Jeff Lenogue saluera les lieux par une méditation devant l’autel. Car le Français ne fait pas les choses à moitié. Il s’est converti au Bouddhisme à l’été 2009. « J’y pensais depuis des années. Etre Bouddhiste est un état d’esprit. Il n’y a pas de contraintes comme dans d’autres religions », souligne-t-il. « Je sais que je monte vite en température. C’est pour cette raison que je me suis mis au Bouddhisme. Mon chemin est encore long mais c’est ce à quoi j’aspire, arriver à la Zen attitude. C’est vrai qu’il y a encore du boulot », éclate-t-il de rire.
Dans les années 90, il fut agent hospitalier, technicien de laboratoire, ambulancier, videur, animateur social… Il est aujourd’hui acteur, cascadeur et combattant professionnel. Un chemin qu’il s’est tracé à la force du poignet. Passer du Free-Fight au Bouddhisme est dans ses cordes tant il en a à son arc. Avec son quart de siècle de fidélité aux Arts Martiaux traditionnels, malgré quelques railleries deci-delà dans le monde du MMA, Jeff Lenogue a peut-être réalisé le plus dur…
« Ils font ce qu’ils veulent… La pratique du tradi et du MMA me donne un équilibre dans ma tête. Ce sont deux extrêmes en fait. En MMA, on cherche l’efficacité à tout prix. Dans le tradi, on cherche à s’élever, à aller au plus profond de soi-même. Il ne faut pas dénier l’un ou l’autre mais justement les lier. Je pense qu’ils sont complémentaires. Je me suis même mis au Yoga Bikram cette année et je pense suivre des cours d’Aïkido bientôt. Ma pratique traditionnelle m’apporte beaucoup dans le free-fight, surtout au niveau psychologique. Cela me permet de me retrouver, de réfléchir sur moi-même, de me recentrer ». Et cela passe par des plongées dans le pays du Vo Thuat Co Truyen où il est attendu de pied ferme l’été prochain.
 
Reportage paru dans le magazine de Karaté Bushido de mars 2011, disponible ici

Selon vous, quel est le plus efficace pour se défendre

Articles similaires

Leave a Comment